Théâtre des Champs Élysées
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L’Enlèvement au sérail

Wolfgang Amadeus Mozart

Jérémie Rhorer dirige avec verve et poésie le délicieux opéra de Mozart où les chanteurs rivalisent de virtuosité et d'humour


Singspiel en trois actes K. 384 (1782)
Livret de Johann Gottlieb Stephanie, d’après Christoph Friedrich Bretzner

Jérémie Rhorer  direction

Jane Archibald  Constance
Norman Reinhardt  Belmonte
Mischa Schelomianski Osmin
David Portillo  Pedrillo
Rachele Gilmore  Blonde
Christoph Quest Pacha Selim (rôle parlé)

Le Cercle de l’Harmonie
Ensemble Aedes

Longtemps considéré comme une partition mineure, L’Enlèvement au sérail est aujourd’hui reconnu comme l’une des pièces lyriques importantes du catalogue mozartien. Les disparités de style jadis reprochées sont désormais saluées comme la marque évidente d’une plaisante diversité où la noblesse de ton et la virtuosité de Constance s’harmonisent au pétillant entrain de Blonde et à l’irrésistible drôlerie d’Osmin. La place singulière de L’Enlèvement tient au fait que, situé à la charnière de deux périodes (Mozart a alors 26 ans), on y décèle à la fois la spontanéité de la jeunesse qui s’achève et la maîtrise d’une écriture déjà pleinement épanouie. Le livret est marqué par une  longue série de plagiats littéraires à partir de modèles anglais (Dryden) et français (Marmontel). Le sujet, traité en « turquerie », illustre en fait le thème très sérieux du monopole des grands sentiments, thème cher aux Encyclopédistes français quelques décennies plus tôt. Faux exotisme mais délicatesse et tendresse irrésistible, un cocktail dont saura se souvenir quelques années plus tard Rossini.




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Entretien avec Jérémie Rhorer

Quelques jours avant la première de L’Enlèvement au Sérail au Festival d’Aix-en-Provence, Jérémie Rhorer évoque cet opéra marquant dans l’œuvre de Mozart et dans l’histoire de la musique, empreint de l’esprit des Lumières. Au Théâtre des Champs-Elysées, le chef d’orchestre reprend l’ouvrage en version de concert, avec la distribution ovationnée à Aix-en-Provence* et son orchestre Le Cercle de l’Harmonie.

L'Enlèvement au Sérail est-il l'opéra de Mozart le plus populaire de son vivant ?

Je pense que cela a vraiment été son plus grand succès, avec Don Giovanni à Prague. J'ai cité, en exergue du texte de présentation que j'ai fait pour le programme [des représentations à Aix-en-Provence], la phrase de Weber que je trouve absolument fantastique: « l’expérience de l’art a atteint sa pleine maturité et c’est seulement l’expérience de la vie qui plus tard a progressé. Des opéras comme Figaro ou Don Giovanni, le monde était en droit d’en attendre plusieurs autres de lui. Mais avec la meilleure volonté, il ne pouvait plus réécrire un Enlèvement ». Tout est là dès L’Enlèvement, toute la pensée dramaturgique de Mozart. C’est l'expérience de la vie qui a patiné et sublimé certaines de ses intentions pour produire plus tard Don Giovanni, La Flûte... 

 

- Quel est le rôle de L’Enlèvement et de la période où il a été composé dans l’histoire de la musique ?

Durant l’époque qui précède L’Enlèvement, Mozart côtoie tous les styles, il agit telle une éponge… Ensuite, les éléments disparates qui naissent après l'apogée du baroque trouvent dans le langage de Mozart un nouvel état de fusion, comme chez Haydn. C'est pour cela que le classicisme a toujours passionné : après le baroque qui donne un sentiment indépassable, après une nécessaire remise en question avec les styles très spécialisés comme le style galant ou le Sturm und Drang, on arrive à une nouvelle synthèse qui sera elle-même à la base de l'expression romantique. C'est la grande période charnière dans l'histoire de la musique occidentale, une sorte de renaissance musicale. 

 

On peut considérer que l'apogée baroque est l'achèvement de l'histoire de la musique occidentale depuis le grégorien : c’était la première grande ligne, la deuxième commençant avec Mozart. C'est d'ailleurs là que tout le monde s'est trompé, pensant que Mozart n’était pas un compositeur novateur : dans son appréhension synthétique, c’est tout le contraire. 

 

- Quel message Mozart essaye de faire passer à travers L'Enlèvement ?

C'est le moment où Mozart rencontre pour la première fois, dans les cercles d'amis, la pensée des Lumières ; c'est probablement de là aussi que datent ses premiers contacts avec la franc-maçonnerie. Il y a un grand conflit latent avec l'Eglise à Vienne, une vraie tension intellectuelle très propice à l'expression de l’idée de tolérance humaniste, quelle que soit son origine ou sa religion. Chacun des hommes peut avoir accès aux nobles valeurs humaines. Pour le défendre, il faut une opposition entre deux appréhensions d'une même religion. C’est le cas dans L’Enlèvement : il y a Osmin, un personnage primaire et grotesque qui ne porte aucun message, et Selim qui, au contraire, de manière extrêmement surprenante et décalée, incarne au plus haut niveau certaines des aspirations occidentales. 

 

- La version de concert au TCE fait suite à la série de représentations que vous avez données au Festival d’Aix-en-Provence. Comment ce travail se retrouve-t-il dans une version de concert ? Ressentirez-vous le manque de mise en scène ?

Le gain est essentiellement celui des répétitions et la manière dont les intentions musicales s'inscrivent dans le corps [des chanteurs] ; elles ont été incarnées durant un long processus de travail et sont devenues complètement naturelles. Au Théâtre des Champs-Elysées, ce sera pratiquement la même distribution qu'à Aix en Provence, à l'exception de Belmonte ; un cast dont je suis vraiment content. Les chanteurs ont accepté un travail stylistique très intense, ce qui est rarissime et pratiquement inexistant dans les maisons de répertoire. Au TCE, on peut toujours le faire, raison pour laquelle je suis très attaché à cette maison. Et là, c'était magique de pouvoir travailler avec les chanteurs certaines des pages comme le quatuor [de la fin du 2e acte]. [J’ai pu] rechercher des réalisations musicales vraiment particulières.

 

Dans beaucoup de cas, et en particulier dans certains opéras de Mozart, je pense qu’on peut se passer de mise en scène. J'ai l'impression que l'on touche ainsi au plus près la vérité originelle de Mozart, si on le considère, et c'est mon cas, comme un dramaturge de génie. J'ai été très frappé, en étudiant la conception de L'Enlèvement au Sérail, de constater l'extrême précision et acuité de Mozart dans son souhait du livret. Il a suggéré toutes les idées de dramaturgie au librettiste. 

 

- Pourriez-vous aiguiller le public du Théâtre, dans son écoute de L’Enlèvement, vers l’un des exemples les plus intéressants de théâtre en musique ? 

Il y a un exemple que je trouve sublime. Dans L'Enlèvement, Mozart a élaboré ce qui deviendra une particularité : ses grands ensembles. Je pense au quatuor [qui constitue] le finale du 2e acte. Après une joie absolument primaire des retrouvailles entre les amants, il y a un passage où la jalousie des deux hommes apparaît. Et c'est formidablement traité dans la dramaturgie et la musique : le temps s'arrête complètement. Il y a une sorte de tension très lente, très douce, qui porte elle-même l'intensité de ces doutes qui ravagent les personnages. La musique prend toute sa place, avec simplement deux-trois mots des chanteurs qui expriment ce malaise. C'est bouleversant, parce que cela existe dans toutes les formes de Mozart : une légère ombre qui obscurcit un personnage complètement solaire par ailleurs. Dans les concertos pour piano, c'est propice aux plus beaux développements harmoniques. Il y a un moment d'ombre, un nuage qui passe et qui révèle toute la densité de l’âme de Mozart. 

 

- On raconte, au sujet de Karl Böhm, l'anecdote suivante: lorsqu'il a dirigé la première symphonie de Mozart, qui comporte déjà des éléments de sa dernière symphonie, il aurait pleuré et dit : « Tout était donc là dès le début ». A-t-on encore raison de distinguer des périodes, de parler d'œuvres de jeunesse lorsqu’il s’agit de Mozart ?

Oui, parce que c'est rendre grâce à l'homme dont on n'imagine pas à quel point il a pu souffrir. De la solitude, de l'isolement, de la détresse, de la perte de sa mère, de l'oppression, du pouvoir, des désillusions amoureuses... Je sens un homme extrêmement blessé. L'histoire avec Aloysia (la sœur de la femme de Mozart, dont le compositeur était amoureux et qui avait refusé de l’épouser, ndlr) est terrible, il ne s'en est pas remis. Ajoutons l'attachement à sa mère, foudroyée dans sa jeunesse, d’un enfant balloté dans des pays qu'il ne connaît pas... Mozart aurait pu devenir quelqu'un de complètement détruit. Et c'est la force de l'expérience et, je pense, de sa capacité à surmonter ces épreuves, qui a donné la densité à son expression musicale. 

 

Ce n'était pas le cas au début: on voit, dans pratiquement tous les genres qu’il a abordés, un moment où il devient homme. Mozart acquiert une sorte de maturité de l'âme vers 24-25 ans. A cet âge-là, il devient l'incarnation d'une expérience humaine sublimée complètement unique. J'ai le sentiment d'affiner cette pensée à chaque fois que je travaille ses opéras. Je trouve absolument bouleversantes la perception, la finesse psychologique qu'il a de tous les personnages, et en particulier des femmes, dans ses sept grands opéras, à commencer par Idoménée. L'Enlèvement au Sérail se situe dans la même lignée : les deux sont liés, malgré leurs différences.

 

Comment l'homme qui a vécu 35 ans (et, au moment de L'Enlèvement, il avait 25 ans) a pu embraser avec autant de justesse l'ensemble des composantes de la nature humaine ? J'ai le sentiment que, jusqu'à la fin de ma vie, ce sera un objet d'étude et de fascination pour moi. 

 

*La distribution du concert du 21 septembre au Théâtre des Champs-Elysées est celle des représentations au festival d’Aix-en-Provence, à l’exception du rôle de Belmonte qui sera interprété par Norman Reinhardt.

 

08/03/2015

Pierre et le loup... et le jazz

Enregistrement de l'album "Pierre et le loup... et le jazz" avec The Amazing Keystone Big Band, Denis Podalydès et Leslie Menu.

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